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Tuesday, May 3, 2016

Avis dexpert LAllemagne peut sortir du nucléaire en 2022 et du charbon en 2040

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En janvier 2016, le think tank allemand Agora Energiewende a proposé 11 principes pour sortir l'Allemagne de sa dépendance au charbon. Lors d'un récent passage à Berlin, j'ai pu en discuter longuement avec Dimitri Pescia qui est senior associate chez Agora.

Voici la retranscription de cet échange.

Quelle la situation énergétique de l'Allemagne à l'heure actuelle ?

Le système électrique allemand est en profonde transformation. L’année 2015 a été une année de tous les records : record de production renouvelable, record de production éolienne, record d'exportations...

Aujourd'hui, à peu près un tiers de la consommation électrique allemande est couvert par les énergies renouvelables, 40% par le charbon et le reste par le nucléaire et le gaz. Le changement est donc significatif par rapport aux années 90, où il n'y avait quasiment pas de renouvelables, à part un peu d'hydraulique et de biomasse. Le  nucléaire  couvrait alors plus de 30% du mix et la part du charbon était à peu près la même qu'aujourd'hui.

En une vingtaine d'années on a donc un vrai développement des énergies renouvelables mais peu d'évolution sur le charbon. La situation allemande est donc paradoxale : on bat des records de production renouvelable mais les émissions de CO2 diminuent peu, car le compétitivité du charbon conduit également à des records historiques d’exportation ! Dans ce contexte, l'Allemagne n’atteindra probablement pas son objectif national de réduction des émissions de CO2, fixé à -40% en 2020 par rapport à 1990. C'est pourquoi nous appelons à la mise en place de mesures supplémentaires. 



"Le marché seul ne conduira pas à la fin du charbon en Allemagne."





Vous proposez donc une sorte de mode d'emploi de la sortie du charbon, quels en sont les points clés ?

Notre proposition part du constat suivant : le marché européen des émissions de CO2 ne sera pas en mesure d’enclencher à temps la sortie du charbon en Allemagne. Le prix du CO2 va rester trop bas alors que les centrales sont amorties et leur coût marginal de production est très faible. Selon nos calculs, pour obtenir un basculement du charbon vers le gaz, ce qui permettrait de réduire les émissions du secteur électrique, il faudrait un prix du carbone qui passe de 5€ à 40 ou 50€, or il n'y a pas un volontarisme politique suffisant au niveau européen.
Sans mesures nationales, l'Allemagne n'atteindra donc pas ses objectifs de réduction d'émissions. Une solution consensuelle et de long-terme est nécessaire, en particulier pour accompagner le processus de restructuration socio-économique des régions minières et assurer la sécurité des investissements et la planification dans le domaine de l’énergie. Il nous faut donc construire ce consensus sur le charbon comparable à celui qui a permis la sortie du nucléaire. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre notre proposition, qui s’appuie sur une modélisation du secteur électrique européen réalisée par l'institut Enervis.

Concernant plus particulièrement le secteur de la production électrique, nous proposons la mise en place d'un plan de sortie du charbon entre 2018 et 2040, fixant une date d’arrêt pour chaque centrale, les centrales les plus âgées qui sont aussi les plus émettrices étant retirées en premier.
L'Allemagne sortirait donc du charbon en 22 ans, soit la durée qui avait été fixée pour la sortie du nucléaire. C'est un horizon suffisamment long pour permettre aux opérateurs de planifier leurs restructurations.

Par ailleurs, nous proposons d’interdire la construction de nouvelles centrales à charbon. Cette mesure peut paraître évidente, mais nous la mettons néanmoins en avant, car certaines parties prenantes proposent de remplacer les vieilles centrales polluantes par d'autres plus efficaces. Notre analyse montre clairement que si l’on veut atteindre les objectifs climatiques de long-terme, réinvestir dans le charbon même dans des centrales moins polluantes, n’a aucun sens.
Aujourd'hui il n'y a pas de nouveaux projets de centrales à charbon en Allemagne, le prix est trop bas et le pays est déjà en surcapacité. Quelques centrales ont été raccordées ces deux dernières années mais il s'agit de projets lancés dans les années 2007-2008. 

Nous proposons également la mise en place d’une taxe sur la production électrique à base de lignite pour s'assurer de la remise en état des sites miniers. C'est un peu le même problème que pour le démantèlement nucléaire : les opérateurs provisionnent dans leurs comptes mais rien ne nous assure que ces provisions soient suffisantes à terme. Nous proposons donc une taxe qui abonde une fondation chargée de supporter les coûts de renaturation des sites.


"Le mix électrique allemand en 2040 : 65% de renouvelables, 35% de gaz."




A quoi ressemblerait le mix électrique allemand en 2040 ?

Notre scénario est basé sur les objectifs du gouvernement fédéral : un développement des énergies renouvelables qui prend petit à petit le pas sur le nucléaire et le charbon. En 2030, l'objectif est d'avoir 50% d'électricité renouvelable et en 2040, 65%. Le reste étant couvert par des centrales à gaz, à peu près 40 GW, dont la moitié seraient de nouvelles constructions.


Est-ce que votre scénario est compatible avec les objectifs de l'Accord de Paris, notamment les 1.5°C et zéro émissions nettes après 2050 ?

La sortie du charbon en 2040 est compatible avec les 2°C mais pour 1.5°C il faudrait aller plus vite.

Après 2040, le mix électrique intègre encore du gaz, car ces centrales sont nécessaires à l'équilibrage du réseau en raison de leur flexibilité. Sans réelle rupture technologique, le secteur électrique allemand continuera donc à priori à émettre du CO2 au milieu du siècle mais presque quatre fois moins qu’aujourd’hui, environ 100 millions de tonnes. Par ailleurs, sur le long terme, il n'est pas impossible de tendre vers  un mix non-émetteur, même en maintenant du gaz. De nouvelles technologies vont arriver : biogaz, power to gas... Évidemment les derniers pourcents de baisse des émissions vont être très difficiles à gagner.


Il n'est pas question de capture du carbone ?

Non. La capture et la séquestration du carbone n'a pas d'avenir en Allemagne, ni dans la plupart des pays européens d'ailleurs. D'abord, la CSC est trop chère par rapport aux autres options bas carbone, en particulier l'éolien et le solaire photovoltaïque. Ensuite, elle est socialement inacceptable à cause de l'enfouissement du CO2 : en Allemagne, il est presque aussi difficile d'enfouir du carbone que des déchets radioactifs !


"L'Allemagne ne peut pas être à la fois le pays de la transition énergétique et du charbon."




Est-ce que votre diagnostic sur la nécessité de sortir du charbon est partagé en Allemagne ?

Pour l’essentiel oui. Notre proposition a été largement commentée en Allemagne, tout en faisant l'objet de relativement peu de critiques de fond. Évidemment, nous essuyons les critiques des syndicats miniers, qui luttent pour les emplois concernés par la restructuration des bassins miniers, et qui considèrent que les mesures que nous proposons pour faciliter cette restructuration ne sont pas suffisants. A l’opposé, certaines organisations environnementales considèrent que notre proposition manque d’ambition et militent pour une sortie du charbon plus rapide. Mais globalement nous nous situons déjà dans une proposition de compromis. La majorité des acteurs réalisent qu'on ne peut pas être le pays de la transition énergétique tout en restant le pays du charbon.

Le ministre de l'économie, Sigmar Gabriel, a d’ailleurs repris notre première proposition, appelant à la mise en place d'une table ronde sur le charbon, afin de développer une position consensuelle avec l’ensemble des parties prenantes. D'ici la fin de l'année, nous pourrions voir ainsi émerger les premières lignes d’un accord.


La perspective de remplacer du lignite local par du gaz importé, notamment de Russie, ne pose pas problème ?

L’Allemagne importe aujourd’hui près de 40% de son gaz de Russie, le reste provenant essentiellement de Norvège et des Pays-Bas. Le pays dispose également de sites gaziers nationaux, essentiellement en Basse-Saxe, qui couvrent environ 10-15% de la consommation. La dépendance à la Russie existe mais elle est donc limitée.
Par ailleurs, aujourd'hui, près de 90% du gaz consommé en Allemagne est utilisé pour le chauffage, pas pour la production d'électricité. Donc, même si la part du gaz augmente dans la production électrique, compte-tenu de son potentiel de flexibilité, la part du gaz dans le mix énergétique global reste relativement stable, voire baisse, en particulier grâce aux efforts d’efficacité énergétique dans les bâtiments.


"L'Allemagne peut sortir du charbon en gardant une électricité bon marché et en restant exportatrice."





Qu'est-ce que votre proposition implique pour le prix de l'électricité ?

Elle conduit à une hausse de 2 à 3€ par mégawattheure sur le marché de gros en base. Aujourd'hui, les prix sont extrêmement bas, en dessous de 30€/MWh. Ces prix vont probablement rester bas puisque les énergies renouvelables continuent de croître d'environ 2% par an, et qu’elles produisent à coût marginal nul. La hausse des prix liée à notre plan est donc relativement modérée.

Nous proposons néanmoins que des mesures de compensations soient considérées en faveur des consommateurs industriels, au cas où cette hausse leur serait dommageable. L'Allemagne reste en effet un pays industriel sensible aux hausses de prix qui impacteraient ses entreprises électro-intensives. Divers mécanismes de compensation ont été mis en place afin d'assurer la compétitivité de ces entreprises. Aujourd’hui, certains industriels allemands bénéficient de prix parmi les plus bas d’Europe car le prix de gros se reflète directement sur leurs factures.


Quelles seraient les conséquences de cette sortie du charbon sur les exportation d'électricité ?

A l'heure actuelle, l'Allemagne exporte environ un électron sur dix qu’elle produit, soit environ 60 TWh, ce qui conduit à des effets de bords importants sur certains marchés voisins, notamment autrichiens et néerlandais, où des centrales à gaz sont mises sous cocon car elles sont moins compétitives que le charbon et les renouvelables allemands.

Une sortie progressive du charbon modifierait les échanges d'électricité entre l'Allemagne et ses voisins, en retrait par rapport aux niveaux historiques observés depuis quelques années. En particulier pendant la période charnière qui va de 2024 à 2028, alors que l’Allemagne aura fermé l’ensemble de son parc nucléaire, le pays pourrait devenir importateur  net d'électricité : il serait en mesure de couvrir sa consommation par des capacités nationales mais d'autres capacités étrangères seront plus compétitives, expliquant le renversement des échanges. Ensuite, l'Allemagne recommence à être exportatrice dès 2028, les exports se stabilisent sur le long terme à des niveaux élevés, mais inférieurs à ceux d'aujourd'hui.


Que deviennent les bassins miniers ?

C'est sans doute le point le plus critique pour la construction d'un consensus national sur la question du charbon. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie et dans la Lusace, l'extraction du charbon crée encore beaucoup d'emplois locaux. Dans les régions économiquement faibles, notamment à l'est du pays, c'est parfois l'employeur dominant.
Il faut donc donner des débouchés. Nous proposons que l’État fédéral finance à hauteur de 250 millions d'euros par an la restructuration de ces bassins.


"En France aussi il devient clair que les énergies renouvelables vont se développer, et que c'est une bonne chose."




Comment voyez-vous le débat énergétique français et comment se compare-t-il à la situation allemande ?

La transition énergétique allemande a joué un rôle de référence très important dans le débat français qui a précédé l’adoption de la loi de transition énergétique. Soit comme une référence modèle, plus souvent comme anti-modèle. Dans l'énergie, comme sur beaucoup d'autres sujets socio-économiques, la France semble toujours très encline à se comparer à l'Allemagne.
Le débat énergétique français a été relativement tendu après Fukushima, avec un gouvernement conservateur très figé sur la question du nucléaire et relativement sceptique sur les renouvelables. Il a évolué depuis et j'ai l'impression qu'il s'apaise. Même si beaucoup de choses restent incertaines, en particulier en ce qui concerne l’avenir du nucléaire, certains points commencent à faire consensus : le volontarisme français en matière de développement des énergies renouvelables a progressé, et c'est quelque chose de positif.



Publié le 4 mars 2016 par Thibault Laconde

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Saturday, March 19, 2016

Attendez vous à en entendre parler la faillite de Peabody Energy et lavenir du charbon

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"Ses mineurs,
ses actionnaires,
le Wyoming, l'Illinois et le Queensland,
le lobby du charbon
et tous ses amis

ont la douleur de vous faire part du décès de

Peabody Energy

Survenu le 14 avril 2016
au terme d'une longue maladie.

Ni fleurs, ni couronnes."


La chute d'un symbole


Le 15 mars, Peabody Energy n'a pas pu trouver les 71 millions de dollars d’intérêts qu'il devait verser à ses créanciers. Le charbonnier américain dispose maintenant d'un délai de grâce de 30 jours pour honorer ses engagements après quoi il sera officiellement en défaut de paiement.
Sauf coup de théâtre l'entreprise devrait donc se déclarer en banqueroute avant mi-avril et réclamer la protection de la loi américaine sur les faillites.

Ce serait l'aboutissement d'une longue descente aux enfers : il y a 5 ans, les actions de Peabody s'échangeait à plus de 1000$, début 2013 elles valaient encore 300$, 100$ en 2015... et autour de 2.5$ aujourd'hui.
L'entreprise croule sous les dettes : près de 6 milliards de dollars, plus de 100 fois sa valeur en bourse... Et elle a encore perdu 2 milliards l'année dernière.

Peabody Energy, le premier producteur de charbon aux Etats-Unis, est au bord du défaut de paiement et de la failliteCette chute est d'autant plus remarquable que Peabody Energy n'est pas n'importe quel charbonnier. Créée en 1883, c'est, ou c'était, le plus grand producteur de charbon privé de la planète et le leader du secteur aux États-Unis.

Peabody est aussi un des pilier du lobby pro-charbon (et par extension anti-climat) à Washington. Malgré ses difficultés, l'entreprise a encore dépensé plus de 2 millions de dollars l'année dernière pour influencer ou soutenir des dizaines d'initiatives parlementaires. Ses lobbyistes ont été omniprésents sur tous les sujets en lien avec le climat, la pollution de l'air ou le "charbon propre".
En 2014, Peabody s'était même lancé dans une campagne mondiale en faveur du charbon sous le nom d'Advanced energy for life.


Le charbon est-il en train de rejoindre les livres d'histoire ?


Les ennuis de Peabody Energy sont loin d'être isolés : 49 charbonniers américains ont fait faillite depuis de 2012. Le dernier en date, Arch Coal, qui s'est déclaré en banqueroute début janvier était le n°2 du secteur aux États-Unis après Peabody.
En Chine, qui est de loin le premier producteur et le premier consommateur, la production de charbon thermique (celui qui est utilisé pour produire de l'énergie contrairement au charbon métallurgique) s'est effondré de 6% depuis le début de l'année. Une restructuration à haut risque s'annonce avec la fermeture de 1000 mines en 2016 et le licenciement de centaines de milliers de mineurs.
En Inde, troisième consommateur après la Chine et les États-Unis, des mines sont contraintes de se mettre à l'arrêt faute de pouvoir écouler leurs stocks. L'équivalent d'un sixième de la production annuelle attend déjà sur le carreau des mines ou dans les centrales.
Même chez nos voisins allemands où la consommation de charbon reste élevée, les opérateurs de mines et de centrales, notamment Eon et RWE, sont à peine en meilleure forme que leurs confrères américains. Les dernières mines de houilles vont d'ailleurs être fermées dans les 2 années qui viennent et une "sortie du charbon" s'ébauche.

Alors est-ce la fin du charbon ? Probablement pas : malgré la crise qu'il traverse, nous ne sommes pas prêt à nous en passer.

Même si on en entend rarement parler, le charbon représente encore un quart de l'énergie consommée sur la planète et surtout il reste d'assez loin la première source d'électricité : 39% contre 22% pour le gaz.
De plus, la plupart des centrales à charbon sont récentes : la moitié environ ont moins de 20 ans alors que leur durée de vie est dépasse 40 ans. Il est donc peu probable que le charbon recule significativement avant au moins deux décennies.

Age des centrales thermiques à charbon dans le monde : la moitié de la capacité à moins de 20 ans
Age des centrales à charbon dans le monde (source : AIE, 2012)

 Le chapitre final de l'histoire du charbon reste encore largement à écrire, une seule certitude : il ne ressemblera pas à l'avenir mirifique que les publicistes de Peabody imaginaient il y a encore quelques mois...


Publié le 21 mars 2016 par Thibault Laconde


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Sunday, August 23, 2015

Accord de Paris une première analyse du texte

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Le projet d'accord de Paris a été dévoilé samedi à 13h30. Sauf si un pays s'y oppose, il sera adopté en fin d'après-midi.
Quels sont les points importants de ce texte ?

> Vous pouvez également trouver ici une analyse plus complète de l'Accord de Paris (pdf)


Sur la forme



 

Les objectifs de l'accord



Les mécaniques clés de l'accord de Paris



Pour la petite histoire


 

En guise de conclusion




Publié le 12 décembre 2015 par Thibault Laconde 

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Tuesday, June 2, 2015

Infographie Le prix du pétrole est ridiculement bas La preuve

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Le baril de pétrole navigue ces jours-ci entre 30 et 35$ le baril (au dernier pointage : 32.9 pour le Brent et 31.3 pour le WTI). Cela représente une chute vertigineuse depuis les 115$ par baril de mi-2014, mais se rend-on bien compte à quel point le pétrole est bon marché ?
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Tuesday, March 17, 2015

Avis dexpert Quel avenir pour les marchés du carbone après lAccord de Paris

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Dans quelques jours, l'Accord de Paris sur le climat sera ouvert à la signature au siège new-yorkais de l'ONU. C'est une première étape vers son entrée en vigueur, et l'occasion se s’interroger sur les effets de cet accord dans les années et les décennies qui viennent.

> Cet entretien est extrait d'une étude sur les implications économiques et technologiques à long-terme de l'Accord de Paris. Vous pouvez télécharger l'étude complète ici.


Même si certains systèmes d'échange préexistaient (comme la compensation volontaire), le développement rapide des marchés du carbone à partir des années 2000 a été une des conséquences les plus remarquables du Protocole de Kyoto. Alors que l'Accord de Paris se prépare à lui succéder, on peut se demander quel est le bilan de ces outils et s'ils ont un avenir dans le régime climatique crée par la COP21.
J'ai posé la question à Renaud Bettin qui travaille sur ces sujets pour le GERES, probablement l'association française la plus active dans le domaine de la compensation. Il est également chef de projet d'infoCC, une plateforme d'information spécialisée.


Le marché du carbone et la compensation, qui permettent de réduire ses émissions contre un payement, ont souvent été critiqué depuis leur apparition. Quel est réellement leur bilan ?

Le marché européen du carbone affiche un prix du quota (c'est-à-dire d'un droit à émettre du CO2) au plus bas à 5 € la tonne. Cela reflète un échec et un succès. Un succès car un prix bas signifie qu’il y a moins de demandes à émettre sur le marché et donc que les objectifs de réduction d’émissions ont été atteints. Mais surtout un échec car à 5€ la tonne de carbone, la transition vers une économie plus durable s’éloigne et un tel prix ne reflète en aucun cas les dommages des émissions de CO2 anthropiques sur notre société.
Le principe de la compensation carbone (source : InfoCC)
Il existe 2 mécanismes de compensation carbone, ceux réglementés qui ont été instaurés par le protocole de Kyoto – MOC et MDP – et ceux dits volontaires, régis par les labels de certifications type Gold Standard ou VCS.
Le MDP, Mécanisme de Développement Propre mis en œuvre dans les pays du Sud, a un bilan chiffré très correct : 1,5 milliards de TeqCO2 évitées pour 7578 projets dans 94 pays. Côté MOC, son jumeau mis en œuvre entre pays de l’OCDE, le bilan est plus maigre avec 850 millions de TeqCO2 évitées pour 604 projets, dont 20 en France. Le tout depuis 2008.
Sur le marché volontaire, on comptabilise environ 900 millions de TéqCO2 évitées en 10 ans.
Différence notable entre le dispositif réglementé et le volontaire, le prix du crédit de compensation : moins de 0,50 € aujourd’hui sur le marché de la compensation Kyoto et 5 € en moyenne pour des projets volontaires.

Si ces chiffres peuvent être flatteurs, ils cachent souvent une réalité de terrain moins glorieuse, notamment au Sud : droits humains bafoués, terres confisquées, opacité quant au partage de cette richesse carbone et au final un développement local bradé au profit de la quantité de carbone évitées.


"La compensation carbone peut être un acte de solidarité avec le Sud et un soutien à la transition énergétique."





Quels sont les principaux retours d'expérience ? Qu'est-ce qui marche ? Et que faut-il éviter ?

La première chose, et c’était le souhait des Parties à Kyoto, est que cette finance carbone a créé un levier de coopération entre le Nord et le Sud. Ensuite, elle a permis à certains projets de s’inscrire dans le moyen terme et de viser des objectifs largement supérieurs à ce qu’ils auraient été avec un financement classique (aide au développement + financement privé). Enfin, et c’est un constat amer, la compensation reste cantonnée à l’annulation d’un méfait ici au Nord, alors qu’elle peut réellement être un acte de solidarité envers le Sud et un soutien à la transition écologique au Nord.

Ce qui marche, ce sont les porteurs de projets qui s’appuient sur la compensation pour aller plus loin que leurs objectifs initiaux de développement. La compensation n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. C’est dans ces cas précis où le carbone prend une valeur plutôt que d’afficher un prix.

Ce qu’il faut éviter c’est penser que compenser nos émissions nous donne le droit d’émettre toujours plus, une sorte d’impunité climatique : la compensation doit toujours être associée à des efforts de réduction de notre propre impact sur le climat. Je conseillerais d’ailleurs aux entreprises de ne jamais viser la neutralité carbone, c’est-à-dire compenser 100 % de leurs émissions. Cette neutralité est un mythe.


Quel peut être l'avenir des systèmes d'échange d'émissions dans le cadre de l'Accord de Paris ?

L’Accord de Paris ne mentionne pas de mécanismes de marché à proprement parler. C'est plutôt l'inverse : à la demande de la Bolivie, il parle d'un mécanisme non fondé sur le marché (non-market based approach) !
L’article 6 esquisse plusieurs mécanismes de réduction et de compensation. A ce stade nous ne savons pas à quoi vont correspondre ces ITMOs (Internationally Transferred Mitigation Outcomes) et si les crédits carbone de compensation vont perdurer. Comme il n’y a pas d’engagement de réduction des pays qui servent de plafonnement d’émissions dans les marchés carbone actuels, la base d’échange de discussion sera les INDC et non des marchés. Tout ceci reste assez flou. Les prochaines COP devraient nous donner plus de détails.

Cela étant dit, les marchés de type cap and trade ont de beaux jours devant eux ! Il en existe de plus en plus à travers le monde et d’autres sont en projet. Ils existeront en parallèle du cadre de l’Accord de Paris et seront probablement un jour connectés entre eux. D’autant que ce qui donne aujourd’hui un prix au carbone, c’est le marché !
Par ailleurs, on oublie trop souvent la fiscalité écologique qui peut aussi donner un prix au carbone. Un prix évolutif, avec par conséquent plus de visibilité pour les investisseurs.


"Donner un prix au carbone n'est pas suffisant : il faut qu'il ait une valeur sociale."




Comment ces outils pourraient-ils évoluer pour être plus efficaces ?

Je pense que tous ces outils doivent coexister. Les systèmes d’échanges de quotas, c’est-à-dire les marchés, doivent intégrer des mécanismes ponctuels de régulations publiques qui interviennent lorsque des facteurs extérieurs (crises économiques, météo) les rendent obsolètes.
Une fiscalité écologique solide doit être mise en œuvre par les politiques et acceptée par l’opinion publique.
Quant à la compensation, elle reste selon moi à la marge un outil au service de la solidarité et de la transition. Une meilleure information et une éducation est nécessaire pour la défaire de cette image d’achat de bonne conscience.

Dans tous les cas, le carbone doit se teinter d’une valeur sociale et cesser de n’être réduit qu’à un prix dans un marché.


Publié le 19 avril 2016 par Thibault Laconde

Illustration : By Andrew Ciscel (originally posted to Flickr as LaRouche supporters) [CC-BY-SA-2.0], via Wikimedia Commons



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Thursday, October 3, 2013

Pourquoi la chute des prix du pétrole déprime t elle les marchés financiers

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Pourquoi la chute du prix du pétrole fait-elle baisser les marchés financier ?En ce début d'année 2016, nous sommes témoin d'un phénomène curieux  : il semble désormais y avoir une corrélation positive entre les indices boursiers et les cours du pétrole. En d'autres termes, lorsque le baril de brut baisse, les bourses mondiales dévissent. Lorsque le prix du pétrole remonte, les marchés financiers le suivent à la hausse...

Ce phénomène n'est pas seulement nouveau, il est à l'opposé de ce que le bon sens et la doxa économique tenaient pour une évidence il y a encore quelques semaines...

Pourquoi le prix du pétrole devrait avoir un effet positif sur l'économie


En principe, une baisse des cours du pétrole est sensé dynamiser l'économie des pays importateurs. A l'inverse une hausse peut, comme ce fut le cas lors des deux chocs pétroliers et en 2008, les précipiter dans la crise.

En effet, le cours du pétrole donne la direction du prix de l'énergie : il détermine très largement le prix du gaz et dans une moindre mesure celui du charbon. Ces trois ressources fossiles représentent, rappelons-le, plus de 90% de la consommation mondiale d'énergie primaire.
Or une baisse du prix de l'énergie stimule à la fois la consommation et l'activité :
  • Coté consommateur : la réduction de la facture énergétique fait augmenter le pouvoir d'achat et permet des dépenses qui, dans les pays importateurs au moins, auront un effet multiplicateur plus élevé,
  • Coté producteur : une énergie bon marché, ce sont des coûts de production qui baissent. L'énergie peut aussi se substituer partiellement à d'autres facteurs de production, notamment le travail, ce qui peut permettre d'augmenter la production.
Pourquoi les bourses mondiales baissent-elles avec le pétrole dans ce cas ? Une seule explication possible : même si ces mécanismes continuent à exister, elles anticipent qu'un prix durablement bas de l'énergie aura des conséquences négatives suffisamment importantes pour les contrebalancer.
Comme ce phénomène n'a jamais été observé auparavant, ces conséquences négatives sont à rechercher dans la conjoncture actuelle. Elles sont, à mon avis de deux ordres.


Les hydrocarbures non-conventionnels seront-ils les subprimes de 2016 ?


Il va de soi que si elle est positive pour les consommateurs, la baisse du prix du pétrole est négative pour les producteurs. De nombreux pays exportateurs d'hydrocarbure font déjà face à d'importants problèmes économiques. Ce n'est pourtant pas un jeu à somme nulle : dans le passé, les gains pour les pays consommateurs ont dépassé les pertes subies ailleurs, de telle sorte que le pétrole bon marché a profité à l'économie mondiale dans son ensemble. Est-ce que cela aurait changé ?

D'ordinaire, c'étaient des économies périphériques (Venezuela, Moyen-Orient, Angola, Nigeria...) et/ou relativement fermées (URSS dans les années 80) qui subissaient le contrecoup de la baisse du pétrole. Aujourd'hui la première économie mondiale est aussi exposée, ce qui change radicalement la donne.
En l'espace de quelques années, les États-Unis sont redevenus le premier producteur mondial d'hydrocarbures - place qu'ils tenaient jusqu'au début des années 70 mais à l'époque les prix étaient réglementés. Cet essor est basé sur des investissements importants dans l'extraction des gaz et pétrole non-conventionnels, une filière particulièrement onéreuse qui désigne les producteurs américains comme grands perdants de la baisse actuelle.

On peut même aller au-delà avec une question qui taraude sans doute les investisseurs : si les producteurs d'hydrocarbures s'enfoncent dans la crise, une contamination est-elle possible au reste de l'économie américaine ? Et en particulier au secteur financier ?
Le scénario catastrophe serait une répétition du credit crunch de 2008 avec l'oil & gas dans le rôle des subprimes :
  1. Une vague de faillite dans les hydrocarbures non-conventionnels,
  2. Les institutions financières qui sont engagées dans ce secteur commencent à prendre peur,
  3. On ne sait pas exactement qui est exposé et qui ne l'est pas donc plus personne n'ose prêter de l'argent,
  4. Faute de liquidité, le système financier cesse de fonctionner ce qui fait caler le reste de l'économie.
Un tel scénario est-il réaliste ? Reprenons point par point :
  1. Une vague de faillite : probable. Le coût de production des hydrocarbures non-conventionnels américains est autour de 15$ le baril et comme ceux-ci se négocient généralement en dessous du cours de référence (le West Texas Intermediate), il est probable que beaucoup de producteurs ne parviennent déjà plus à rentrer dans leurs frais. Selon Moody's, le risque de défaut aux États-Unis est au plus haut depuis 2010 et c'est presque entièrement à cause des pétroliers et gaziers.
  2. Des institutions financières qui prennent peur : c'est en tous cas ce que suggère la fébrilité des marchés.
  3. Un système opaque qui provoque une défiance mutuelle : ici, la réponse est moins évidente. La situation n'est peut-être pas aussi catastrophique qu'en 2008 où, par la grâce de la titrisation, des institutions qui n'avaient jamais fait de prêt hypothécaire se retrouvaient avec des actifs toxiques plein leurs placards, mais des incertitudes existent notamment parce que le secteur oil & gas américain est très financiarisé. Aux pertes potentielles liés aux prêts (qui se chiffrent déjà en centaines de milliards) s'ajoutent peut-être d'autres risques plus opaques. 
En bref, le parallèle entre la situation actuelle et celle qui a précédé l'éclatement de la bulle immobilière en 2008 n'est pas parfait mais il vient assez spontanément à l'esprit... et cela peut suffire dans une industrie où l'opinion moyenne compte plus que son propre jugement.


Risque de déflation en Europe


La baisse du prix du pétrole pourrait aussi avoir un effet moins spectaculaire mais tout aussi dévastateur en faisant basculer l'Europe dans la déflation.

Pour comprendre de quoi il s'agit remontons un peu en arrière. Une baisse du prix de l'énergie entraîne une baisse des prix à la consommation, ce qui a priori stimule la croissance : les consommateurs gagnent du pouvoir d'achat, les entreprises vendent plus et l'activité augmente.
Mais ce n'est pas toujours le cas. Si la baisse des prix devient générale et durable, c'est-à-dire si on rentre en déflation, les consommateurs seront incités à retarder leurs achats (puisqu'ils ont compris désormais que la télé qu'ils veulent dans leur salon coûtera moins cher dans quelques mois), les investisseurs et les employeurs à leur tour deviendront attentistes et l'économie entrera dans une stagnation qui peut s'éterniser. C'est ce mécanisme qui est à l'origine de la "décennie perdue" au Japon, et un quart de siècle après le pays n'en est pas encore sorti...

Or l'Europe est depuis plusieurs années déjà sur le fil du rasoir avec une inflation très faible voire ponctuellement négative. A l'échelle nationale : en 2014, 5 pays européens étaient en déflation. En 2015, ils étaient 12, beaucoup n'y échappant que de l'épaisseur du trait : la France, l'Allemagne et l'Italie ont eu l'année dernière un taux d'inflation de... 0.1%.
la baisse du prix du pétrole et de l'énergie pourrait faire basculer l'Europe dans la déflation et entrainet une nouvelle crise économique
Inflation annuelle dans la Zone Euro (source : Eurostat)
Ajoutons que l'Europe est complètement désarmée pour lutter contre une déflation. En effet, il existe deux outils pour cela qui seraient tous les deux inopérants dans la situation actuelle :
  • La méthode la plus conventionnelle consiste à baisser les taux d’intérêt : garder de l'argent sur son compte en banque devient alors moins intéressant et les consommateurs sont de nouveau incités à dépenser. Problème : comment faire lorsque le taux directeur de la Banque Centrale Européenne est déjà de 0.05% ?
  • La seconde méthode est tout simplement d'imprimer des billets et de les déverser sur l'économie, ce qui doit faire diminuer la valeur de la monnaie et donc augmenter les prix. Toutes les grandes économies ont eu recours à un avatar de cette méthode - le quantitative easing - depuis la crise de 2008, la BCE a d'ailleurs accéléré il y a un an. Mais elle ne fonctionne pas en déflation : s'ils anticipent une baisse des prix, les agents économiques vont thésauriser l'argent qu'ont leur donne au lieu de le dépenser. Vous pouvez donc créer autant de monnaie que vous voulez, cela n'aura aucun effet parce qu'elle n'arrivera pas jusqu'à l'économie réelle, c'est ce qu'on appelle un "piège à liquidité".
Si la baisse des prix de l'énergie se poursuit, elle pourrait bien faire basculer l'Europe dans la déflation. On peut comprendre qu'une stagnation durable de la première zone économique de la planète ne soit pas une perspective très réjouissante pour les marchés.

Publié le 29 janvier 2016 par Thibault Laconde.


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Sunday, April 14, 2013

Attendez vous à en entendre parler louverture du capital dAramco

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Il y a un peu moins d'un mois, le prince Mohammed ben Salmane annonçait que l'Arabie Saoudite envisage de privatiser Saudi Aramco, la compagnie pétrolière du royaume.
Cette nouvelle est passée relativement inaperçue en dehors de quelques cercles spécialisés, et pourtant...

Les géants du pétrole ne sont pas ceux que vous croyez


Vous n'êtes peut-être pas familier avec ce nom : pour le grand public, le pétrole évoque des entreprises comme Exxon, Total, BP ou Shell... Mais malgré leur poids économique (Total est la première capitalisation du CAC40, Exxon a un chiffre d'affaire équivalent au PIB de la Colombie...), les majors occidentales sont loin de dominer le marché des hydrocarbures : elles font pratiquement figure de PME familiale comparées aux compagnies pétrolières nationales. Crées pour la plupart dans les années 70, ces entreprises publiques sont parvenues à repousser les grands pétroliers des pays développés vers des gisements marginaux et généralement peu rentables. Aujourd'hui, les CPN contrôlent les 3/4 de la production mondiale de pétrole et 90% des réserves, les ordres de grandeurs sont les mêmes pour le gaz.
Leurs noms ? NIOC en Iran, Qatar Petroleum, PDVSA au Venezuela, Sonatrach en Algérie, Rosneft en Russie...Et, bien sur, Saudi Aramco, la plus grande de toutes.

La gestion d'Aramco est opaque mais ce qu'on en sait défie les superlatifs : à elle seule elle produit un huitième du pétrole mondial (2.5 fois plus qu'Exxon) et possèderait 15% des réserves (10 fois plus qu'Exxon).
Aramco n'est pas cotée, impossible donc de lui donner une valeur mais ceux qui s'y risquent tablent en général sur plusieurs milliers de milliards de dollars, soit une demi-douzaine de Google ou d'Apple.
Privatisation du capital de la CPN saoudienne Aramco, quelles conséquences ?

De quoi Saudi Aramco est-il le nom ?


L'histoire d'Aramco épouse l'histoire du pétrole. C'est d'abord celle de pétroliers américains exclus de Mésopotamie par le Traité de San Remo et qui s'en vont prospecter plus loin. En 1933, une des compagnies issues du démantèlement de l'empire de Rockefeller, la Standard Oil of California obtient une concession en Arabie Saoudite. Pour l'exploiter, elle crée une filiale qui prendra dix ans plus tard le nom d'Arabian-American Oil company, ou Aramco. En 1938, après cinq années de prospection infructueuse, le pétrole jaillit finalement à Dhahran.

Le 14 février 1945, le roi Ibn Saoud rencontre Roosevelt à bord du croiseur Quincy. Le président américain garantie la sécurité de la dynastie saoudienne qui s'engage en échange à approvisionner les États-Unis en énergie. Aramco hérite au passage d'un monopole de 60 ans sur les hydrocarbures saoudiens.
L'entreprise devient le carrefour des majors américaines : en plus de la Standard Oil of California (futur Chevron), Texaco a pris une participation dès 1936, suivie en 1948 de la Standard Oil of New Jersey (qui deviendra Exxon) et de Socony Vacuum (Mobil).

Mais les rapports de force commencent déjà à changer : en 1950, les Saouds menacent de nationaliser Aramco, le projet est abandonné contre une augmentation de leurs royalties et le transfert du siège de la compagnie de New York à Dharhan.
En 1973, le gouvernement saoudien repart à l'assaut en achetant progressivement des parts d'Aramco. La prise de contrôle est achevée en 1980, Aramco qui était encore immatriculée dans le Delaware devient une entreprise 100% publique de droit saoudien.
Cette nationalisation diffèrent de celles qui avaient lieu au même moment dans d'autres pays de l'OPEP. Aramco passe sous pavillon saoudien mais conserve sa culture d'entreprise : la langue de travail y est toujours l'anglais, les postes clés restent ouverts aux étrangers, un certain libéralisme règne même dans ses installations... qui sont, par exemple, le seul endroit dans le royaume où on peut voir une femme conduire. Résultat : l'entreprise se distingue des autres compagnies nationales et du reste de l'administration saoudienne par son efficacité et une relative absence de corruption.


La portée d'une privatisation d'Aramco


Il n’empêche qu'Aramco est géré de façon extrêmement opaque. Elle fournit la grande majorité du budget du royaume mais ne publie pas de résultats. Beaucoup d'incertitude existent aussi sur l'état réel de ses réserves.
Et c'est là que le bât blesse : pour convaincre les investisseurs, l'entreprise devrait se livrer à un exercice de transparence sans précédent depuis sa nationalisation. Pas sur que les saoudiens soient près à livrer les clés de cet État dans l’État...

Beaucoup d'hypothèses circulent en ce moment sur l'intention des saoudiens, les actifs qui pourraient être mis en bourse ou même la faisabilité de l'opération. Une chose est certaine : si elle a lieu, l'ouverture du capital d'Aramco marquerait une rupture avec la géoéconomie du pétrole héritée de du XXe siècle.
Pour renflouer leurs budgets entamés par la baisse des cours du pétrole, pour introduire une dose bien nécessaire de transparence et de bonne gestion, voire pour convertir en cash des champs de pétrole dont la valeur n'est plus si certaine, d'autres pays producteurs pourraient se mettre (ou se remettre) à réflechir. PEMEX, la compagnie nationale mexicaine, attend toujours son entrée en bourse votée en 2013, le secteur pétrolier iranien s'ouvre lui aussi au privé, la privatisation de Petrobras au Brésil a refait parler d'elle fin de 2015...

Il est encore difficile de dire exactement quoi, mais il semble bien qu'il se passe quelque chose dans le monde du pétrole.


Publié le 8 février 2016 par Thibault Laconde

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Saturday, March 9, 2013

Comprendre le contract for difference et le montage financier du projet nucléaire dHinkley

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Le 28 juillet, le Conseil d'Administration d'EDF se réunira pour étudier la décision finale d'investissement de la centrale nucléaire d'Hinkley Point C. Si, comme c'est probable, il donne son feu vert, la construction de 2 EPR commencera dans le sud de l'Angleterre mi-2019.
Ce projet va couter très cher : presque 25 milliards de livres, soit de l'ordre de 1.5% du PIB britannique. Et pourtant, il se fera sans investissement public... un vrai tour de force dans le contexte de forte incertitude qui accompagne le Brexit.
Comment les britanniques sont-ils parvenus à monter ce projet ? C'est ce que nous allons voir.



Au cœur du réacteur : le "contract for difference"


Le financement du projet est basé sur un contrat de différence (contract for difference ou CfD en anglais) inspiré du produit dérivé du même nom dont le secteur financier est familier.
Ce type de contrat permet à un "acheteur" et un "vendeur" de spéculer sur le prix d'un produit à une date donnée sans avoir à acheter ou vendre le produit en question : si à la date d'exécution, le prix est inférieur à celui convenu (ou strike price) l'acheteur paiera simplement la différence au vendeur, dans le cas contraire, c'est le vendeur qui paiera l'acheteur.

Dans le cas d'Hinkley Point, le vendeur est l'exploitant de la centrale : NNB Generation Company, une filiale d'EDF Energy créée pour construire et exploiter de nouveaux réacteurs en Grande Bretagne. L'acheteur est la Low Carbon Contracts Company (ou LCCC), une entreprise appartenant à l’État britannique et financée par un prélèvement sur la facture des consommateurs d'électricité.
Le contract for difference est d'une durée de 35 ans à partir de la mise en service de la centrale, il fixe un prix du mégawatt-heure à 92.5 livres sterling de 2012. Ce prix est indexé sur l'inflation et sera abaissé de 3£/MWh si de nouveaux EPR sont construits en Grande Bretagne.
Aux termes de ce contrat, l'électricité produite par la centrale d'Hinkley Point C sera vendue sur le marché de gros, si le prix du marché est inférieur au strike, la LCCC remboursera la différence à l'exploitant. Si le prix est supérieur, c'est NNBG qui reversera l'excédent à la LCCC.

Explication du montage financier de la centrale nucléaire d'Hinkley Point C : le contract for difference
Principe du "contract for difference", mécanisme utilisé pour le financement d'Hinkley Point




Un contrat trop généreux ?


Le contrat de différence n'est pas réservé à Hinkley Point ou au nucléaire. Il est largement utilisé par le gouvernement britannique pour financer les énergies décarbonées : en 2015, des CfD ont été attribués à 27 projets d'électricité renouvelable représentant plus de 2GW.
Dans cette liste, seuls les projets d'éolien off-shore et de pyrolyse/gazéification des déchets bénéficient de tarifs supérieurs à 92.5£/MWh. Sur les 27 CfD attribués en 2015, 22 ont un prix garanti inférieur à celui d'Hinkley Point : les projets solaires photovoltaïques se situent entre 50 et 79£/MWh, l'éolien terrestre entre 79 et 83, etc.

Comparaison entre le prix de l'électricité nucléaire d'Hinkley Point et celui de projets solaire, éolien ou biomasse



Rien de surprenant dès lors que le prix garanti de 92.5£/MWh pendant 35 ans fasse hurler en Grande Bretagne. D'autant qu'il est nettement supérieur au cours actuel de l'électricité, entre 30 et 40£/MWh.

Pourtant le gouvernement britannique a pris deux précautions supplémentaires pour éviter qu'EDF réalise des profits indus :
  1. Si la construction de la centrale coûte moins cher que prévu (on peut rêver !), les économies seront partagées à parts égales entre NNBG et la LCCC. Au-delà d'un certain seuil (qui n'a pas été rendu public), la LCCC empochera 75% des gains.
  2. Si le retour sur investissement est supérieur à celui prévu (11.4%), la LCCC en récupérera 30%. S'il dépasse 13.5%, la part de la LCCC passera à 60%. Ce mécanisme de gain-share restera en vigueur pendant toute l'exploitation de la centrale, même après la fin du tarif garanti. Il a été durci sous pression de la Commission Européenne : initialement le gain ne devait être partagé que au-delà de 15% de retour sur fonds propres.
Notons également que, en cas de retard excessif, le gouvernement britannique peut annuler le CfD et donc le tarif garanti. Il y a donc un vrai risque pour EDF dans la mesure où aucun des 4 EPR en construction n'a été achevé pour l'instant. La date à partir de laquelle cette annulation devient possible figure dans le contrat mais elle est protégée par le secret des affaires. Les actionnaires et les salariés d'EDF n'ont qu'à croiser les doigts...


Un précédent intéressant


Quoiqu'on pense du projet lui-même, le montage contractuel d'Hinkley Point mérite qu'on s'y attarde un instant. Il constitue en effet un précédent intéressant pour toutes les filières, trop risquées ou trop chères, qui ne peuvent pas se développer en comptant seulement sur le marché de l'électricité. Ce système ayant été validé par la Commission Européenne, il pourrait servir de modèle pour d'autres pays sur le Continent.
D'autant que la Commission fait désormais la chasse aux tarifs de rachats garantis (ou feed-in tariff), le mécanisme utilisée jusqu'à présent pour soutenir les énergies renouvelables notamment en France et en Allemagne. La différence entre les deux systèmes est subtile : pour les feed-in tariff, l'électricité est vendue au réseau à un prix convenu par avance alors qu'avec un CfD l'électricité est vendu au prix du marché puis l'écart avec le strike price compensé. Pour le reste, c'est toujours l’État qui intervient pour choisir les projets et garantir un tarif à l'exploitant, et toujours le consommateur final qui paie via un prélèvement sur sa facture d'électricité.

Les contrats de différence, comparables à celui d'Hinkley Point, pourraient donc s'imposer dans les années qui viennent comme la nouvelle méthode d'intervention des États européens dans le secteur de l'électricité. Peut-être se souviendra-t-on alors avec ironie que le pays qui a inventé le CfD fut peu de temps auparavant le plus fervent avocat de la libéralisation du marché de l'énergie...


Publié le 25 juillet 2016 par Thibault Laconde


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Thursday, March 7, 2013

Avis dexpert Il ny a pas de contradiction entre la protection du climat et laccès universel à lénergie

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Dans quelques jours, l'Accord de Paris sur le climat sera ouvert à la signature au siège new-yorkais de l'ONU. C'est une première étape vers son entrée en vigueur, et l'occasion se s’interroger sur les effets de cet accord dans les années et les décennies qui viennent.

> Cet entretien est extrait d'une étude sur les effets à long-terme de l'Accord de Paris, notamment sur l'économie et les choix technologiques. Vous pouvez télécharger l'étude complète ici.


Les objectifs adoptés par la communauté internationale lors de la COP21 ne pourrons être atteint que pas une baisse rapide des émissions. Cette baisse implique notamment un usage plus économe de l'énergie. Mais il ne faut pas oublier qu'une partie importante de l'humanité n'a toujours pas accès à l'électricité et souffre régulièrement de pénuries d'énergie. Dans ce cas n'y a-t-il pas une contradiction entre la lutte contre le changement climatique et l'accès universel à l'énergie, qui fait aussi partie des objectifs de la communauté internationale ?
J'ai posé la question à Clara Kayser-Bril. Clara est ingénieure et consultante, spécialiste de l'accès à l'énergie dans les pays en développement, elle est intervenue sur des projets dans une vingtaine de pays.



Quelle est la situation actuelle en matière d'accès à l'énergie ?


Aujourd’hui, 1.1 milliard de personnes n’ont toujours pas l’électricité et 2.9 milliards n’ont pas accès à des énergies propres et modernes pour cuisiner. C’est énorme, mais cela reflète une réalité très disparate. Sur le plan de l’électrification par exemple, certains pays ont fait d’importants progrès au cours des dernières années – l’Inde par exemple, où près de 80% de la population est maintenant électrifiée, ou encore le Rwanda où le taux d’accès est passé de 6% à 16% en cinq ans. Derrière ces chiffres, il y a des politiques publiques volontaristes qui ont permis d’étendre le réseau vers des zones plus reculées et de proposer des tarifs spécifiques pour les plus pauvres. Le soutien financier et technique des grands bailleurs de fonds internationaux a aussi joué un rôle.
Dans le même temps, dans de nombreux autres pays et notamment en Afrique sub-saharienne, la situation a stagné et s’est même par endroit dégradée : mathématiquement, le taux d’accès recule lorsque les efforts d’électrification n’arrivent pas à suivre le rythme de la croissance démographique. Cette situation est souvent le reflet de graves problèmes de gouvernance : l’électricité se trouve de fait réservée à une petite élite urbaine tandis que les zones périurbaines et rurales sont laissées pour compte. Il faut également accepter le fait que l’électrification coûte cher, d’autant plus cher que l’habitat est dispersé et reculé. Les avancées technologiques récentes, dont le boom des kits solaires individuels est une belle illustration, permettent de réduire ce coût. Mais mettre l’électricité à la portée des plus pauvres requiert d’importants efforts financiers que nombre de pays ne sont pas en état de fournir.
Le problème se pose différemment sur le plan des énergies de cuisson : alors que l’électrification d’un ménage rural revient typiquement à 500-1500 dollars, 50 dollars peuvent suffire pour améliorer nettement les conditions en cuisine. La diffusion des foyers et combustibles améliorés est cependant très lente, malgré d’importants efforts entrepris depuis plus de trente ans. C’est qu’il n’est pas aisé de changer ses habitudes en ce qui concerne la préparation des repas. Mais on constate aussi, trop souvent, que l’énergie de cuisson est la grande absente des politiques énergétiques : il est plus valorisant de s’attaquer à la construction de grandes infrastructures que de se lancer dans la résolution de ce problème diffus, éminemment domestique, et très majoritairement féminin.


"L'accès universel à l'électricité, même la plus polluante, n'augmenterait les émissions mondiales de CO2 que de 0.2%."






L'objectif d'une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre inscrit dans l'Accord de Paris est-il compatible avec l'accès à l'énergie pour tous ?


L’accès universel à l’énergie ne signifie pas que 100% de l’humanité va subitement consommer autant d’énergie que les habitants des pays riches. Les personnes aujourd’hui privées d’accès appartiennent typiquement à des populations pauvres, aux moyens limités. Une famille rurale au Népal ou en Tanzanie, si elle est raccordée au réseau électrique, consommera de l’ordre de 300 à 500 kWh par an. Sur la base de cet ordre de grandeur, si les 1.1 milliards de personne qui en sont aujourd’hui privées bénéficiaient demain de l’électricité, quand bien même la totalité de cette électricité proviendrait de centrales au charbon (les plus polluantes), l’impact sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre serait de +0,2%. Il n’y a donc aucune incompatibilité entre accès à l’énergie et réduction des émissions de gaz à effet de serre.


"Il faut éviter le dogme de l'électrification 100% renouvelable et privilégier la complémentarité des sources."





Quels sont les retours d’expérience en matière d'électrification bas-carbone ? Qu'est-ce qui a marché ? Qu'est-ce qu'il faut éviter ?


Les pays en développement s’engagent de plus en plus sur la voie des énergies renouvelables. Souvent dotés de potentiels importants pour le photovoltaïque (Afrique sahélienne), l’hydroélectricité (Afrique équatoriale, Asie du Sud-Est), ou encore la géothermie (Afrique de l’Est, Philippines), ces pays pourraient ainsi bénéficier d’une énergie sûre, produite localement, et préservée des fluctuations des marchés internationaux.
Mais il faut éviter le dogme du "tout renouvelable" pour les pays en développement. Construire de nouvelles capacités d’électricité  renouvelable est complexe et risqué. Il s’agit de projets très gourmands en capitaux, l’essentiel des coûts correspondant à la construction de la centrale avec peu de coûts d’exploitation ensuite. Or la capacité d’investissement des pays en développement est limitée : les budgets publics sont faibles, l’endettement déjà élevé. Dans des contextes souvent marqués par les incertitudes politiques, mobiliser les importantes sommes nécessaires à la construction d’une centrale hydroélectrique ou d’une ferme solaire est parfois "mission impossible". Par ailleurs, l’électricité renouvelable peut être intermittente (photovoltaïque, éolien) ou marquée par une forte saisonnalité (hydroélectricité, biomasse). Certains pays qui ont tout misé sur l’hydro se retrouvent en situation de crise énergétique en cas de sécheresse. Ceux qui en ont les moyens se tournent alors massivement vers les générateurs diesel individuels hautement polluants. Cette production thermique gagnerait à être centralisée pour en diminuer les émissions et les coûts.
Il est illusoire, et contreproductif, d’attendre des pays en développement la mise en place de politiques d’électrification 100% verte. Il faut certes poser les bases de la croissance verte, mais en privilégiant les complémentarités entre différentes sources – comme le font depuis des décennies les pays industrialisés.


"Au-delà de la production, l'utilisation rationnelle de l'énergie doit être une priorité dans les pays en développement."





Selon vous, quelles technologies ou quelles méthodes ont le plus de chance de se développer dans le cadre de la mise en œuvre de l'Accord de Paris ?


On parle beaucoup d’électricité renouvelable mais il ne faudrait pas oublier les questions d’efficacité énergétique et plus globalement, d’utilisation rationnelle de l’énergie. A quoi sert-il de produire une électricité 100% verte, si elle est immédiatement engloutie par des climatiseurs inefficaces qui tournent à plein régime dans des pièces mal isolées ? Les constructions modernes tout-béton qui poussent comme des champignons dans les pays en développement sont un véritable non-sens énergétique. A mon avis, les techniques qui devraient être le plus soutenues sont celles qui permettent de réduire d’entrée de jeu le besoin, à commencer par l’architecture – bioclimatique, matériaux traditionnels etc. Le chauffe-eau solaire, très répandu en Chine par exemple, est encore balbutiant en Afrique alors que c’est une solution abordable, robuste et efficace. Ce n’est pas de la high-tech, c’est sûrement moins sexy qu’une éolienne ou un panneau photovoltaïque, mais ça marche !
Sur le plan de la production d’électricité, l’Accord de Paris va certainement permettre de poursuivre le soutien apporté à travers le monde à l’électrification décentralisée. Des technologies bien établies comme la petite hydroélectricité, d’autres en plein essor comme les hybrides photovoltaïque-diesel ou les gasifieurs biomasse de petite taille, devraient se développer.  A l’échelle domestique, les solutions photovoltaïques individuelles (lanternes, kits solaires) devraient poursuivre leur progression en bénéficiant d’un soutien plus marqué – couplé au développement des appareils très économes en énergie, comme les lampes à LED.


Publié le 18 avril 2016 par Thibault Laconde




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Thursday, August 30, 2012

Pourquoi le prix du pétrole baisse Une tentative dexplication garantie 100 hétérodoxe

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Baisse du prix du pétrole et "peak demand", une tentative d'explication
Même si vous ne vous intéréssez pas particulièrement à la question, vous savez probablement que le prix du pétrole s'est effondré depuis mi-2014. Partis au-dessus de 115$ le baril, les indices de référence (Brent et WTI) sont passés sous les 30$ mi-janvier.
Derrière cette baisse, comme on pouvait s'y attendre, on trouve une offre supérieure à la demande : en 2015, la production de brut a été excédentaire de plus de 650 millions de barils.

Pour expliquer cette situation, la plupart des analystes pointent du doigt l'Arabie Saoudite en expliquant qu'elle entretient volontairement la surproduction afin de faire baisser les prix et de mettre en faillite les nouveaux producteurs d'hydrocarbure qui ont émergés depuis quelques années, en particulier ceux qui exploitent les huiles de schiste aux États-Unis.

Cette explication ne m'a jamais paru très convaincante et j'aimerais vous en proposer une autre, qui diffère assez peu dans le fond mais radicalement quant à ses implications.


Pourquoi la thèse du dumping saoudien contre les "oilmen" américains ne tient pas


Le rôle de l'Arabie Saoudite est incontestable. Il est, par exemple, apparu clairement lors de la dernière réunion de l'OPEP en novembre où les pays qui voulaient réduire la production se sont heurtés à son opposition. Ce qui reste mystérieux, c'est la motivation des saoudiens alors qu'eux-même souffrent de la baisse des cours.

Selon l'explication la plus fréquente, l'Arabie Saoudite tenterait tout simplement de pousser ses concurrents américains à la faillite. Cette thèse est en apparence plausible.
Il y a un précédent : L'OPEP avait tenté (sans succès) une manœuvre de ce type contre les gisements de Mer du Nord dans les années 80. Il y a un mobile : plomber les hydrocarbures non-conventionnels qui ont permis aux États-Unis a rattraper la production pétrolière de l'Arabie Saoudite en 2013.
Et de fait, les producteurs américains, dont les coûts sont élevés, ne sont pas viables économiquement avec un pétrole à 30$. Une quarantaine d'entreprises du secteur ont fait faillite l'année dernière, elles seront sans doute beaucoup plus nombreuses en 2016.

Mais si les saoudiens tentent réellement une opération de dumping pour gagner des parts de marchés au détriment des producteurs américains, leur plan ne tient pas la route.
En effet, l'exploitation des gaz et pétrole de schiste est beaucoup plus souple que celle des autres hydrocarbures : l'extraction est relativement simple techniquement, elle est peu intensive en capital et, comme vous pouvez pratiquement commencer dans votre garage (aux États-Unis, 54% du pétrole est produit par des entreprises qui font moins de 5 millions de chiffre d'affaire), une faillite n'affecte pas irréversiblement la production.
Ce sont ces caractéristiques qui expliquent que la production ait progressé aussi rapidement dans les dernières années. De la même façon, même si la production d'hydrocarbures de schiste s'effondrait, elle pourrait sans doute revenir au niveau actuel en deux à trois ans au premier signe de retournement du marché.

En fait, la baisse des cours risque de nuire plus durablement à l'off-shore profond, aux sables bitumineux et même à la production conventionnelle car ces filières nécessitent beaucoup plus d'investissements et des périodes de développement longues. Les projets qui sont abandonnés parce qu'ils ne sont pas rentables avec un pétrole à 30$ pourront difficilement redémarrer avant la prochaine décennie quelle que soit l'évolution des prix.

En bref, les oilmen souffrent mais la production américaine de pétrole, elle, pourrait sortir renforcée de cette crise. J'ai du mal à croire que l'attitude de l'Arabie Saoudite puisse s'expliquer par un paris aussi incertain.
Alors essayons autre chose...


Et s'il s'agissait d'une réaction rationnelle à l'anticipation d'un pic de demande ?


Imaginons un instant que la demande mondiale de pétrole soit actuellement proche d'un pic après lequel elle va décroitre pour devenir pratiquement nulle à la moitié du siècle. Cette perspective n'est pas que pure fantaisie, c'est celle que les pays réunis à Paris pour la COP21 ont tracé.
Dans ce cas, ouvrir grand les vannes est la stratégie la plus rationnelle pour un producteur qui possède d'importantes réserves avec des coûts d'exploitation parmi les plus faibles du monde : en vendant aujourd'hui il est assuré de réaliser un bénéfice (puisque ses concurrents ont des coûts plus élevés) alors qu'en conservant ses réserves il risquerait de les voir perdre toute valeur à mesure que la demande baisse. Ce comportement n'a rien d'exceptionnel : lorsqu'une bulle s'apprête à éclater (en l’occurrence le pendant étatique de la "bulle du carbone"), le premier qui s'en aperçoit a tout intérêt à liquider son stock en douce le plus vite possible, même à des prix apparemment inférieur à sa valeur réelle.

Est-il possible que l'Arabie Saoudite soit parvenue à cette conclusion ? Pourquoi pas, cela pourrait aussi expliquer le projet de privatisation de Saudi Aramco. Et après tout la position saoudienne a toujours été de dire que la demande de pétrole se tarirait avant la ressource : "l'âge de pierre ne s'est pas terminé par manque de pierre", n'est-ce pas...

"La perspective d'un pic de demande change radicalement l'économie du pétrole."



Allons un peu plus loin : selon l'évaluation désormais bien connue de Carbon Tracker, 80% des ressources fossiles doivent rester sous terre si nous voulons limiter le réchauffement de la planète à 2°C. C'est-à-dire qu'avec 16% des réserves prouvées de pétrole et 13% de part de marché, l'Arabie Saoudite n'a aucune chance d'exploiter complétement ses ressources.  En d'autres termes, pour les saoudiens, tout se passe comme si leurs réserves étaient désormais infinies : le pétrole n'est plus une ressource épuisable.
Cela change radicalement le "juste prix" de cette ressource : si une richesse naturelle est non-renouvelable, l'exploiter constitue un arbitrage délicat entre un bénéfice immédiat et un bénéfice futur a priori plus important, mais si elle peut être considérée comme inépuisable alors vous avez intérêt à l'exploiter à pleine capacité dès que le prix du marché vous permet de couvrir vos coûts.
Pour le dire de façon un peu plus savante : le marché du pétrole redevient ricardien avec une rente différentielle et un prix qui s'aligne sur le coût marginal de production.


Le baril sous les 40$ pour longtemps...


Cette interprétation au fond ne change pas grand chose à la compréhension de la situation actuelle - une baisse des cours entretenue par les saoudiens pour préserver leurs intérêts avec pour premières victimes les producteurs américains.
Par contre, le scénario qu'elle dessine pour la suite est bien différent.

Sur l'évolution des prix du pétrole

  • Si l'objectif de l'Arabie Saoudite est de gagner des parts de marché en détruisant les producteurs d'hydrocarbures non-conventionnels, le cours du pétrole est appelé à remonter assez rapidement. Soit parce que les saoudiens auront atteint leur but et seront libres de rentabiliser leur opération de dumping par des prix plus élevés, soit parce qu'ils auront accepté leur échec et que le marché reviendra à son état précédent.
  • Mais si l'objectif est de tirer le maximum de leur rente différentielle dans une perspective d'épuisement de la demande, alors le prix pétrole devrait converger à moyen-terme vers son coût marginal de production (probablement en dessous de 40$) et, d'ici-là, rester bas voire continuer à baisser jusqu'à ce que la production se soit ajustée.

Sur la stratégie à adopter par les producteurs

  • Si l'objectif de l'Arabie Saoudite est de pousser le maximum de producteurs de pétrole de schiste à la faillite, ceux-ci ont tout intérêt à poursuivre leur activité aussi longtemps que possible parce que les survivants peuvent espérer redevenir rentables d'ici quelques mois à la faveur d'une remontée des cours et de la disparition de nombre de leurs concurrents.
  • Mais si l'attitude saoudienne est motivée par une baisse de la demande, alors les hydrocarbures les plus couteux à produire ne sont définitivement plus viables économiquement. La production va baisser là où elle est la moins rentable (États-Unis, Canada, Brésil et Europe) et  progresser dans les pays où les coûts sont les plus faibles (Moyen Orient, Russie et dans une moindre mesure Afrique, Amérique du Sud et Asie). S'obstiner à produire à perte ne fera que pousser le prix du pétrole encore plus loin à la baisse et rendre l'explosion de la bulle plus douloureuse pour l'ensemble de l'économie.

Sur la stratégie à adopter par les gouvernements

  •  S'il s'agit d'une opération de dumping, on peut s'attendre à ce que les gouvernements soutiennent leurs producteurs. Les États-Unis qui ont levé en décembre l'interdiction d'exporter du pétrole pourraient, par exemple, être tenté d'inverser leur politique en imposant des restriction à l'importation.
  • Mais s'il s'agit d'un signe avant-coureur de l'adaptation de l'appareil productif mondial à la disparition des énergies fossiles alors il convient au contraire de faciliter et d'accompagner cette évolution.

Voilà pour cette première réflexion... Certains passages mériteraient probablement d'être affinés ou mieux formalisés. Je vais y travailler dans les prochains jours.
En attendant n'hésitez pas à me donner vos avis.


Publié le 2 février 2015 par Thibault Laconde

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Illustration : Martyn Gorman [CC-BY-SA-2.0] via Geograph
 
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